Préface

Étienne Klein


Les gens n'éprouvent pas plus de remords à écraser des fourmis qu'à confondre des concepts.

José Ortega y Gasset

Ce livre va vous apprendre beaucoup de choses, pas seulement sur l'univers ou la physique. Par exemple, que si j'ai tenu à mettre une citation en exergue de cette préface, c'est par peur de passer, sans elle, pour un inculte, également pour faire entendre une belle parole, supérieure en profondeur à ma propre prose, enfin pour offrir à ceux qui n'aiment pas la science un bonbon littéraire en guise de consolation.

La seule chose qui m'embête avec cet aveu, c'est que je viens tout juste de découvrir la citation d'un écrivain anglais, William Somerset Maugham, dans laquelle il affirme que « la faculté de citer est un substitut commode à l'intelligence »...

Du coup, j'ai des doutes : aurais-je mis une jolie citation tout là-haut parce que je serais convaincu que ma prose, relativement à elle, sera forcément terne et aride ? Aurais-je un complexe ?

Il faudrait que je m'accorde le temps d'une psychanalyse sérieusement conduite.

Mais avant cela, je veux dire tout le bien que je pense de cet ouvrage à la fois puissant et délicieux.

J'entends de plus en plus souvent parler d'un « illettrisme scientifique » qui gagnerait nos sociétés, celles qu'on qualifie - à tort ou à raison - de « postmodernes ». Certains signes portent à le penser, mais nul d'entre eux ne vaut démonstration. Le premier de ces signes tient au fait que tous ceux qui, comme moi, écrivent des livres de physique destinés à un « public large » savent d'expérience que les éditeurs se montrent de plus en plus insistants sur un point : le niveau de ce que l'on écrit ne doit pas être trop élevé et le moins de choses possibles doivent être supposées connues du lecteur. Mais cette demande, qui est nette, relève d'une motivation qui, elle, est sans doute ambigüe : faut-il la mettre sur le compte d'un louable souci démocratique, celui de toucher le plus grand nombre de personnes, ou avère-t-elle plutôt qu'il existerait effectivement une croissance de l'illettrisme scientifique ?

Permettez une anecdote. « La physique, c'est du chinois », me dit l'autre jour un étudiant. « Rien de plus vrai, lui répondis-je : la physique théorique, toute bardée d'équations absconses, c'est bel et bien du chinois. Prenez un livre de physique, écoutez la conférence d'un physicien lors d'un colloque, vous n'y comprendrez rien ».

Face à ce constat, il me semble qu'il y a deux façons de réagir.

La première consiste à prendre au sérieux la fameuse phrase de Jacques Lacan (entamerais-je déjà ma psychanalyse ?) : « Tout le monde n'a pas le bonheur de parler chinois dans sa langue ». Il faudrait donc admettre que la physique n'est compréhensible que par ceux qui la comprennent déjà, c'est-à-dire la considérer comme une sorte de corpus intraduisible car d'essence trop singulière. Mais à cette sentence de Lacan je préfère de loin celle de Richard Feynman, beaucoup plus tonique et encourageante : « Ce qu'un fou a pu comprendre, tous les fous peuvent le comprendre. » En d'autres termes, la physique est par définition partageable, mais ce partage exige une mise en forme particulière, une façon de la dire qui la ré-érotise.

Daniele VEGRO a trouvé la meilleure solution : dans toutes les pages qui suivent, il mélange l'érudition et la drôlerie, la rigueur savante et la liberté d'esprit. En le lisant, on se cultive beaucoup et on rit tout autant, parfois même on s'esclaffe.

Il explique qu'on reconnaît un physicien au fait qu'il ne sait pas utiliser le mot « ampleur », qu'il dit immanquablement « amplitude » à la place, par exemple dans la phrase « on va mesurer l'amplitude des dégâts ».

Si je vous disais que je mesure très précisément l'amplitude de la prouesse didactique qu'il a réalisée, considéreriez-vous que je lui donne raison ?