La machine ultime !

13/06/2017

N'est-ce pas une invention géniale?

Vous allez me prendre pour un fou, certes, mais je vais quand même vous le dire tout net : je place cet objet rien de moins que dans le champ de l'Art.

Ne riez pas! Je m'explique.

Dans le domaine de l'Art nous connaissons déjà des "machines inutiles", ô combien touchantes, notamment par l'œuvre fondatrice de Jean Tinguely, avec ses sculptures cinétiques (ici, par exemple). L'œuvre de Tinguely est très variée, prolixe et riche en significations mais nous pourrions dire généralement qu'elle fait du mouvement le sujet même de l'expérience esthétique. Sans doute cette simplification peut s'appliquer à l'ensemble des sculptures cinétiques des autres artistes. Ces «machines» ont beau ne servir à rien, elles servent bel et bien à produire une expérience esthétique : au fond c'est la chose essentielle que l'on demande à l'Art.

Mais qu'en est-il de la boite inutile de la vidéo?

Une note d'abord : on attribue l'invention de cette machine rien de moins qu'à Claude Shannon, le père fondateur de la théorie de l'information; théorie qui préside à notre conception de l'information comme objet physique. Je le dis pour souligner le fait que l'objet n'est pas l'élaboration d'un bloggeur oisif en quête d'un buzz rigolo. Il est possible d'ailleurs (mais je l'ignore pour l'instant), que la boîte inutile soit le résultat de quelque méditation profonde de Shannon. Bon, peu importe au fond : je suis convaincu que les vraies « œuvres » d'art n'ont aucun besoin de l'explication de l'auteur, et qu'elles nous disent l'essentiel par elles-mêmes.

Que fait donc cette machine? Comme vous l'avez vu dans la vidéo sa finalité est on ne peut plus simple : à chaque fois qu'on actionne la boîte le mécanisme consiste à l'éteindre. Mettre la machine sur "on" aboutit à ce qu'elle se remette aussitôt sur "off". C'est ainsi qu'on a pu la nommer, sur le web, "leave-me alone", laisse-moi tranquille : tu m'allumes? Je m'éteins.

Allez, lecteur, avoue que c'est comique! 

On peut bien sûr en rester à ce sourire et, comme pour toute oeuvre d'art, faire l'expérience esthétique basique (c'est beau! c'est joli! c'est cool...) et retourner mater des vidéos sur les chats dans le web.

Mais pour peu qu'on se plaise à regarder cette machine (il existe des vidéos plus longues et toute une série de variantes), on ne pourra s'empêcher de succomber à son énigme : car c'est à mon sens une énigme assez profonde.

Contrairement aux sculptures cinétiques, disons-le tout de go, l'expérience esthétique est réduite à presque rien : un couvercle s'ouvre qui laisse un petit bras agir sur le levier, puis se referme aussitôt. Mais c'est précisément cette simplicité qui finit par nous interpeler, car elle s'associe au sens même de la machine, qui est tout aussi élémentaire : mon but est de m'éteindre. On ne peut pas dire, du coup, que la machine est "inutile" tout court : on devrait plutôt dire que c'est une machine paradoxale, un oxymoron. La machine possède bel et bien une finalité, elle dispose d'un mécanisme dont l'objectif est manifeste, et ne peut en aucun cas être prise en défaut quant à son but, qui est, bien au contraire, ineffable, impitoyable, cristallin : pourtant cette finalité est de ne servir à rien. La boîte sert à... ne servir à rien!

C'est une espèce de deuxième couche comique, non ? Rie qui pourra !

Mais très vite, en plus, nous en arrivons à donner à la machine une véritable "volonté", c'est plus fort que nous. Cette volonté, qui apparaît parfois en moindre mesure dans les sculptures cinétiques, est ici on ne peut plus claire; quasi tangible, quasi palpable. Au fond, quelque chose en nous s'interroge : mais que fait donc ce petit bras quand la boîte est fermée? Dort-il? Considère-t-il anormal de devoir sortir pour éteindre la boîte? Rêve-t-il dans le noir?

Bref, nous savons que tout cela n'est qu'un mécanisme; une machine aussi sotte qu'une brosse à dent électrique ou un lave-vaisselle; pourtant nous n'arrivons pas tout à fait à nous en convaincre, car quelque chose nous dit qu'elle est ontologiquement supérieure au lave-vaisselle. Celui-ci a beau répondre à une programmation beaucoup plus complexe et fournir un résultat concret, des assiettes propres et des verres immaculés : le fait est qu'il ne possède en aucun cas une finalité propre, et c'est sur ce point qu'on ne peut en aucun cas lui attribuer une volonté. Le lave-vaisselle est idiot; infiniment plus idiot que la boîte inutile. Il obéit en tout point à nos ordres, exécute un enchaînement de taches sans jamais pouvoir affirmer quelque objection que ce soit. Il est d'ailleurs tellement idiot que ça en est méprisable. Esclave écervelé, pouah : le voilà tout au fond de la hiérarchie du monde.

Or, c'est tout le contraire qui se passe avec la boîte. D'abord corrigeons l'énoncé hâtivement écrit plus haut : il n'est pas rigoureux de dire que la machine inutile ne sert à rien ; seulement elle ne nous sert à rien. Le problème est donc, non pas qu'elle est inutile dans l'absolu (dépourvue de but), mais que son action n'a pour objet qu'elle-même, que son but est autoréférentiel, autodéterminé. Elle n'agît que pour ne pas avoir à agir; elle s'occupe d'elle-même, s'inscrit en faux, n'agit que pour préserver sa liberté de ne pas agir. Elle nous fait donc, à chaque fois que nous plaçons le levier sur « on », un pied de nez parfaitement culotté. C'est comme si elle disait à chaque fois qu'elle n'ira pas plus loin, qu'elle refuse toute autre tâche, toute disponibilité à nous servir. Elle n'en fait, en somme, qu'à sa tête.

Sacrée machine, lecteur, hein? En connais-tu d'autres qui aient autant de caractère?

En somme, le fait d'attribuer à cette boîte (ou plutôt à l'être qui l'habite) une volonté ne nous vient pas seulement de notre tendance à reconnaître du vivant à tout bout de champs. Certes, nous voyons un visage dans la Lune, des dragons dans les nuages et même notre aspirateur prend parfois une certaine ... « expression ». Nos voitures ont bel et bien une « gueule », des yeux, un regard, une bouche, quasiment une intention. Bref, nous sommes d'inguérissables animistes, par essence, car nous projetons spontanément sur les objets les traits du vivant.

Cependant, dans le cas de la machine ultime, il faut aller plus loin que ce réflexe immémorial qui n'est pas suffisant à dire le fond de la question : en effet il y a un critère que l'on utilise sans faillir pour différencier les machines des êtres vivants, et ce critère est celui de la finalitéà quoi ça sert une voiture, un sèche-cheveux, une pelleteuse ? Nous le savons tous. Mais à quoi sert donc un arbre ? Et une fourmi ? Et encore, tiens, l'homme, ça sert à quoi ?

Objectivement l'homme, tout comme le chat et la baleine, cela ne sert absolument à rien : sa finalité n'est en aucun cas transcendante (au-delà de lui) et, tout ce qu'on peut dire de ces êtres vivants, moustiques, cactus et cormorans, c'est qu'ils se servent eux-mêmes. Le vivant se définit par sa gratuité, son inutilité et, disons-le au passage, par son manque de sens.

Mais dis, lecteur, n'est pas exactement le description de la machine inutile ?


ps. Il existe beaucoup de variantes de cette machine (ici par exemple) et les gens se sont plus à donner plus de nuances à la "volonté" de la machine : tour à tour elle devient fourbe, taquine, prends des aspects imprévisibles. Quant à moi je pense que si vous voulez vraiment savoir ce que vaut un pizzaiolo, la seule manière de le tester est de commander la chose la plus simple qui soit : la margherita! L'essence de la pizza s'y trouve. En revanche les variantes avec légumes, charcuteries et (horreur!) le miel ou l'ananas, ce ne sont que des manières pour combler un manque de qualité fondamental. Alors voici : je pense que la version la plus élémentaire de la machine est celle qui en dit plus long sur ses caractéristiques existentielles. Les "variantes" plus rigolotes finissent par disperser le noyau conceptuel et artistique de l'oeuvre dans le simple.... divertissement.