Univers-bloc et voyage dans le temps

20/09/2017

Selon la théorie de l'univers-bloc, le Tout (l'univers) existe de manière éternelle. Le temps orienté du passé au futur, tel que nous le percevons, n'est qu'une illusion due à nos limitations, qui nous consentent uniquement de jeter une faible lumière "locale" et directionnelle sur un bloc d'être (le Tout) qui ne connait pas le passage du temps.

On peut imaginer cet univers-bloc comme un grand "pain", un prisme immobile et éternel qui se compose de tous les instants successifs; ce Tout est éternel non pas dans la mesure où son début recule à l'infini et sa fin est dans un futur infiniment lointain (et d'ailleurs, penser l'éternel comme cela n'aurait pas beaucoup de sens). Le Tout est éternel en tant qu'il est hors du temps, précisément.

En ce sens, dire "tout existe dans l'éternité" signifie que tous les instants du Tout existent depuis toujours et pour toujours. Le passé subsiste concrètement et le futur existe matériellement dans l'Univers-bloc. Comme nous peinons à sortir de l'idée du temps qui passe, nous disons, de manière un peu approchée, que "le passé existe encore" et que le "futur existe déjà".


Les images représentent le "bloc-univers". Le cours du temps est illusoire et tous les instants existent à jamais. Les plans qui coupent le prisme perpendiculairement au cours du temps sont ces instants (image du haut). En bas un instant T représente l'état de la totalité de l'univers à un endroit donné du bloc.

Concrètement cette vision du Tout signifie que chaque instant est, tout court, à tout jamais : l'instant où tu es né, lecteur; celui où la bombe a explosé à Hiroshima; chacun des instants du dernier concert de Mickael Jackson, d'un solo de Charlie Parker, de la chute de ma cousine devant la boulangerie. Comme le temps ne passe pas en réalité (encore une fois c'est une illusion), il ne peut ni effacer le passé ni produire les instants à venir. Tout existe, disons, "quelque part", dans l'éternité.

L'idée principale qui conduit les tenanciers de l'Univers-bloc, également appelés éternalistes, est que le présent a disparu de la physique.

En général les défenseurs de l'Univers-bloc s'appuient sur les acquis de la relativité restreinte et générale d'Einstein et soulignent à quel point nous ne pouvons pas véritablement déterminer un présent universel. La théorie montre de manière incontestable que l'"instant présent" ne se définit que localement et conventionnellement et qu'à la rigueur n'a de sens que pour une particule élémentaire de l'espace-temps qui considère uniquement son être propre.

En effet si nous essayons, par exemple, de définir un instant T sur la terre et sur Alpha du Centaure, nous sommes confrontés au problème de la vitesse de la lumière, qui est une vitesse limite qu'aucun rayonnement, donc aucun message ne peut dépasser. Cette vitesse limite engendre des conséquences inévitables. J'imagine d'envoyer un texto à mon cousin qui habite, comme par hasard, sur Alpha du Centaure : "Salut, que fais-tu en ce moment?" Le message lui parviendra quatre ans après l'envoi.

Du coup, la phrase "en ce moment" n'a pas le même sens pour moi et pour lui. Pour moi elle indique l'instant où j'appuie sur "envoi". Pour lui elle n'a de sens qu'au moment où elle lui parvient. L'instant T que l'on pouvait penser commun à deux points distants dans l'espace se scinde en un instant t sur la terre et un instant t' sur Alpha du Centaure. Dans ce cadre de déphasage temporel je pourrais d'ailleurs recevoir une réponse paradoxale, à la fois vraie et fausse : "Salut, en ce moment je suis mort." Ce ne serait pas une réponse absurde, tout au contraire. Il suffirait que mon cousin se sache condamné par une maladie inguérissable destinée à le terrasser en quelque mois. Du coup, si au moment de l'envoi du message la phrase envoyée est fausse, elle est vraie au moment où je le reçois : mon cousin aura seulement pris en considération la vitesse de la lumière et intégré l'idée que nous n'avons pas de temps commun.

Pour deux habitants distants dans l'univers il est donc impossible de définir un instant T et il n'existe aucun moyen pour résoudre ce problème physique : il leur sera à jamais impossible de dire : "on s'appelle à six heures".

L'instant présent, ce plan de coupe que l'on opère artificiellement dans le temps, n'est pas définissable, car pour le définir il faudrait que quelque chose, dans l'univers, dispose d'une vitesse infinie, autrement-dit de l'immédiateté.

Pour aggraver la situation la théorie de la relativité restreinte et celle de la relativité générale montrent que le temps dépend à la fois de la vitesse et de la gravité. Du point de vue de la vitesse l'exemple célèbre des jumeaux de Langevin est sans appel : si à l'instant t sur terre les deux jumeaux se quittent, l'un d'eux s'engageant dans un voyage cosmique à une vitesse proche de celle de la lumière, quand il se retrouveront quelques années après, sur terre, leurs âges se seront désynchronisés : le jumeaux qui a voyagé retrouvera son frère...plus vieux que lui.

Or, quand on considère que tous les corps dans l'univers sont en mouvement les uns par rapport aux autres (l'immobilité absolue dans le cosmos n'est pas définissable) on comprend alors facilement que les désynchronisations temporelles sont le phénomène le plus inévitable qui soit.

Du point de vue de la gravité la relativité est également tout à fait claire : les durées sont d'autant plus importantes que le champ gravitationnel est fort. Comme la gravité décroit selon la distance où l'on se trouve par rapport à un corps massif, il est inévitable qu'une durée mesurée au sol sera plus importante qu'une durée mesurée au ciel, ou sur la station spatiale internationale. Les expériences en ce sens sont, elles aussi, sans appel : à condition de disposer d'horloges terriblement précises et parfaitement synchronisées, on constate en laboratoire que l'horloge posée au sol indiquera, au bout d'un certain temps, une durée qui diffère (qui est moindre) de celle qui a été placée sur la table.

Position, vitesse et gravitation convergent en somme pour démolir la possibilité de définir un "instant présent" valable pour tout un chacun indépendamment de la situation.

Les défenseur de l'Univers-bloc ont alors beau jeu d'affirmer que le présent n'existe pas. Et ils ont raison. Le présent, en tout cas, tel qu'on pouvait l'imaginer dans l'espace et le temps absolus de la physique classique (newtonienne) ne sont pas définissables et n'ont aucune réalité physique.


Avant d'en venir au voyage dans le temps il me vient à l'esprit quelques questions préalables et je vais essayer de dire ce qu'implique, à mon sens, l'idée d'Univers-bloc. D'abord ceci : il me semble que cette idée entraîne automatiquement la conséquence d'un temps quantifié, ce qui n'est guère intuitif. En effet si chaque instant est un plan qui coupe l'univers en un temps T quelconque; si ce plan bidimensionnel n'a donc pas de dimension temporelle; alors il est difficile d'imaginer qu'un "bloc" puisse se former, car en joignant des plans de dimension zéro il est impossible de déterminer une forme solide (dans notre cas un temps continu). Si on considère un instant quelconque comme un plan en deux dimensions et que l'on cherche à former une continuité, on est conduit à dire que deux plans successifs (deux instants) sont nécessairement jointifs. Mais pour obtenir la jonction de deux plans bidimensionnels la seule possibilité est celle de les confondre en un seul plan, par définition. Une addition d'instants d'une durée égale à zéro aboutirait donc à un seul instant zéro contenant tous les autres : en ce sens il n'y aurait pas même la possibilité de l'illusion du passage du temps, tous les états de l'univers se trouvant confondus en un seul instant dépourvu de dimension temporelle.

L'illusion de la continuité du temps pourrait être rétablie si les plans "successifs" étaient écartés les uns des autres. Mais dans ce cas une question difficile se présente à l'esprit : que se passe-t-il entre deux plans? Si j'écarte deux instants l'un de l'autre, n'est-il pas légitime de dire que ce qui le sépare est également un instant ou une suite d'instants? Si ces instants existent, quel statut possèdent-ils? Sont-ils vides d'univers? L'univers est-il une intermittence qui passe sans cesse de l'être au néant, du néant à l'être? Ou, en excluant le passage du temps : l'univers est-il formé de feuillets (instants) alternativement pleins et vides?

Dans cette image les plans-instants ont une dimension temporelle = 0. En disposant des plans d'épaisseur zéro dans l'espace nous n'obtenons pas un volume, mais une alternance de plein et de vide ou, pour mieux dire, d'être et de non être.

Quelles que soient les réponses à ces question il me semble que la remarque précédente n'est pas évacuée : si les instants n'ont pas de dimension (pas de durée), une fois écartés l'un de l'autre on peut toujours trouver de nouveaux instants intermédiaires. Le problème de la continuité du temps, de la jonction de plans-instants, se pose alors de manière récursive et ne peut être résolu.

Il me semble donc que l'idée de l'Univers-bloc n'échappe pas au principe d'une quantification du temps. Autrement-dit un instant, si on le pense comme une coupe dans l'univers, aurait une épaisseur; ce ne serait plus un plan bidimensionnel, mais un prisme (aussi fin que l'on veut) se déployant dans la troisième dimension. Dans notre cadre cette dimension serait le temps : l'instant serait une fine tranche dont les deux grandes dimensions sont spatiales et la troisième dimension est le temps. Pour se faire une idée de ces "tranches" de temps, ou durées, nous pouvons penser au procédé de la projection cinématographique. Au cinéma les images ne défilent pas, car si elles défilaient simplement en continu, nous ne verrions pas plus que ce que nous observons en regardant les objets au premier plan lors d'un voyage en train : un flux indéfini de couleurs. La projection cinématographique permet au contraire à chaque image de s'arrêter un petit temps à l'écran avant qu'elle ne soit remplacée par la nouvelle. Le temps du cinéma est quantifié, saccadé, bien que les mouvements à l'écran nous paraissent parfaitement continus. Cette illusion, qui fonctionne très bien, pourrait se produire également dans notre perception du temps, plus en général : les saccades ou les photogrammes du réel pourraient se succéder assez rapidement pour nous tromper sur leur fausse continuité.

On peut imaginer un instant T comme pourvu d'épaisseur, donc doté d'une grandeur temporelle, d'une durée. Dans ce cas l'addition d'instants jointifs restitue le "volume" de l'univers bloc et le temps apparaît dans la continuité.

Il ne semble donc pas impossible de penser que l'Univers-bloc soit formé de fines tranches temporelles contenant chacune un état de l'univers et qui, perçues par nous en succession, restituent l'illusion d'un "temps qui passe".

Pourtant cette idée prête le flanc à un paradoxe : d'une part la durée ne serait produite que par la succession de ces états et ne pourrait se définir que dans un passage de l'un à l'autre; d'autre part, cela signifierait que ces instants ont eux-mêmes... une durée. Mais une durée dans quoi, puisque le temps, dans l'éternité n'existe pas et qu'il se définit seulement par la perception contiguë d'une série d'instants?


L'idée que le temps soit une illusion induite par notre mouvement orienté à travers des instants éternels implique une autre remarque.

Si je veux rentrer chez moi, si je veux passer par la porte de mon appartement, il faut qu'elle soit ouverte. Mais avant que je ne l'ouvre elle était fermée et tous les instants dans lesquels elle est fermée existent éternellement. Si j'arrive bel et bien à rentrer chez moi c'est alors que ces instants existent dans d'autres dimensions. L'Univers-bloc présuppose en somme que chacun des instants existe dans un espace-temps propre : que le nombre d'espaces-temps est infini (si l'instant est d'une durée=0) ou vertigineusement élevé (si chaque instant à une petite durée). Cette évidence nous conduit à une conclusion tout aussi vertigineuse : se mouvoir, exister, durer, cela correspond à un voyage incessant entre des dimensions différentes : le passage d'un instant A à un instant B implique en somme un changement d'univers.

D'une part, loin d'apparaître comme une limitation due à notre nature impuissante, l'existence dans le temps indiquerait plutôt un pouvoir (des hommes et des choses) tout à fait remarquable.

D'autre part nous pourrions considérer que ce mécanisme répond mal au critère de simplicité qui préside généralement u théories scientifiques. Si on pense au devenir, si l'on dit que le passage du temps est la condition de l'advenir et que ni futur ni passé n'existent "quelque part", il semble que l'on suppose une plus grande simplicité d'hypothèses. L'univers-bloc se définit au contraire par une grande complication en ce qu'il suppose un grand nombre d'hypothèses pour expliquer le réel.

Dans cette image on tente de représenter que l'hypothèse de l'univers-bloc conduit à imaginer chaque instant comme existant dans un espace-temps ou univers propre


Venons-en au voyage dans le temps.

Dire que le voyage dans le temps est possible cela présuppose que le passé et le futur existent "maintenant" ou plutôt, encore une fois, dans l'éternité. Ce voyage présuppose donc l'univers-bloc.

Si le passé existe ab aeterno rien ne semble empêcher, sur le principe, qu'une entité (homme, particule élémentaire, rayonnement électromagnétique) puisse s'y rendre.

Les physiciens ont envisagé cette hypothèse surtout, me semble-t-il, du point de vue de ses conséquences car, si le voyage dans le futur ne produit aucun paradoxe détectable, le voyage dans le passé interroge les fondements même de la physique, le principe même de cause-à-effet. Que se passe-t-il si un effet peut rétroagir sur sa cause? Que se passe-t-il si moi, revenu dans le passé, empêchais mes parents de faire l'amour en cette nuit où il m'ont conçu? Je n'aurais pas vu le jour, cela va de soi. Mais alors comment se fait-il que j'existe? Comment se peut-il que je puisse annuler la cause dont je suis l'effet?

Il y a là un paradoxe, car cette situation suppose à la fois que j'existe et que je n'existe pas.

Face à ce paradoxe qui semble ruiner la possibilité même de la physique, les savants ont réfléchi à des échappatoires de trois types.

  1. Lors du voyage dans le temps mon libre arbitre est supprimé.
  2. Il existe une "protection chronologique" qui intervient au moment où je veux passer à l'acte (une loi physique inconnue qui m'empêche matériellement d'agir)
  3. Lors du voyage dans le temps mon intention (empêcher ma naissance) disparaît : je n'aurais aucun souvenir d'avoir formulé le projet.

L'argument 1 possède à mon sens une force interne incontestable. L'idée d'univers-bloc en elle-même implique que le libre arbitre est une illusion : comme tous les instants sont figés dans l'éternité tout ce que je vais écrire dans les lignes suivantes, par exemple, est absolument nécessaire et l'impression que j'ai de choisir chaque mot est une vue de mon esprit. En ce sens il est tout aussi normal que mon libre arbitre soit inexistant quel que soit le moment où j'agis, y compris donc dans le passé.

L'argument 2 me paraît en revanche une projection délibérée. L'intervention providentielle d'une loi ad hoc pour empêcher un paradoxe logique ressemble quelque peu à une intervention divine. Elle présuppose une sorte de "surveillance" du temps et fait en somme appel au magique. Quelle loi physique pourrait m'empêcher de mettre un somnifère dans la soupe de papa, de me déguiser en fantôme pour terroriser maman, ou de mettre le feu à la maison?

L'argument 3 ressemble un peu au 2. Quelle loi, quel étrange phénomène pourrait me priver de la mémoire de mon intention? Serais-je d'ailleurs privé de toute mémoire ou seulement du souvenir de mon projet paradoxal?

Au delà de la validité ou de la justification de ces arguments il me semble que le problème du voyage dans le temps doit être interrogé dans ses conditions mêmes, dans sa possibilité de se produire, non pas à partir de ses conséquences.

Du point de vue physique, nous dit-on, la relativité générale autorise l'existence de "trous de verre", sorte de tunnels de l'espace-temps capables de relier instantanément (ou peu s'en faut) deux instants lointains. C'est grâce à ces raccourcis que le voyage dans le temps est possible en théorie.

Le trou de ver est une sorte de tunnel qui met en connexion deux instants T éloignés dans le temps.

Or il me semble que cette éventualité présente des paradoxes logiques qui tiennent à l'idée même d'Univers-bloc.

Nous avons dit que dans ce système chaque instant existe dans l'éternité : l'état de l'univers tout entier, à chaque instant, est donc figé à tout jamais, que cela concerne l'état de la Voie Lactée, la position de cette mouche ou le moindre photon, neutrino, ou neurone de mon cerveau.

La conclusion est alors évidente, immédiate : puisque chaque instant est éternel, immobile dans le temps et dans l'espace, je ne peux en aucun cas voyager dans le temps; cela supposerait la modification de l'instant lui-même (tout d'abord un ajout de matière), des instants le long desquels se déroulerait mon existence dans le passé. Naturellement, si l'on admettait que la modification des instants est possible on détruirait alors leur éternité et l'idée même de l'univers-bloc. La première possibilité est niée par la définition de l'univers-bloc; la deuxième détruit les conditions qu'elle requiert pour être formulée et aboutit donc à un paradoxe.

Il me semble que la seule possibilité d'envisager le "voyage" dans le temps est précisément celle d'éliminer l'idée de voyage.

Supposons que demain je tombe par inadvertance dans un trou de verre et que je me retrouve dans le passé, le 3 juillet 1970. L'idée d'univers-bloc suppose par définition que j'existe en ce jour pour l'éternité; que le jour de ma naissance j'existais déjà, quelque part, âgé de 47 ans. Le "feuillet" 3 juillet 1970 à 12h00 comporte donc par définition ma duplication. Pourrais-je me supprimer dans le berceau , pour faire un tour à la chronologie de l'univers? On répondra que non, car si j'existe au moment même où je me contemple bébé c'est que l'histoire de l'univers est "écrite" selon quelque scénario d'où ma suppression est exclue. Encore une fois mon libre arbitre est inexistant par définition et en aucun cas je ne pourrais agir pour déformer les feuillets éternels du temps. L'histoire est ainsi écrite. Aucune protection chronologique ne sert alors à éviter des paradoxes, car le modèle les écarte par définition.

Il semble que cette possibilité d'existence dupliquée et circulaire soit bel et bien inattaquable. Je nais le 3 juillet 1970, je vis jusqu'à 47 ans, je tombe dans un trou de ver en 2017 et je continue mon existence en 1970, jusqu'à ma mort. Par une espèce de moquerie du temps j'existerais en deux copies d'âge différents.

Cette boucle temporelle soulève quelques précisions.

Du point de vue de la vie cela fonctionne à merveille. A partir du moment où j'admet la possibilité de la duplication de moi dans un univers qui exclut la réalité du temps (chaque instant est éternel) je peux parfaitement imaginer qu'un Daniel mourra en 1999 ou en 2100, tandis que l'autre ne durera que le temps d'arriver au trou de ver en 2017.

De la même manière la duplication résout le problème de la mémoire. En 1970 Daniele 1 est "déjà tombé" dans le trou de verre et Daniele 2 existe alors, immédiatement, avec tous les souvenirs que Daniele 1 va accumuler jusqu'en 2017. N'oublions pas que dans l'Univers-bloc le temps n'existe pas : il n'y a donc aucun paradoxe à dire que Daniele 2 possède déjà tous les souvenirs d'une vie qu'il va vivre entre 1970 et 2017, d'une vie en somme qui n'est pas encore advenue. Dans l'Univers-bloc les mots déjà ou pas encore n'ont aucune prise sur la réalité.

Voyons maintenant ce que la boucle temporelle implique du point de vue physique. Dans le feuillet de 1970 qui précède immédiatement mon arrivée depuis 2017, je suis absent. Dans le feuillet immédiatement successif j'existe, matériellement et psychologiquement, tel que je suis actuellement. Cela implique que les instants de l'univers échappent à la chronologie et au principe de cause-effet : à partir du néant, tout à coup, j'apparais. Autrement-dit ma présence, ma soudaine apparition, n'est pas prédictible : il n'est aucune cause matérielle dans le monde de 1970 qui permet mon existence, qui autorise physiquement mon être à être là. Le principe de cause-à-effet est mis en crise. Encore, ma matérialisation va à l'encontre du principe de conservation qui affirme en somme que rien ne se crée et rien ne se détruit car, tout à trac, il se "crée" en 1970 quelque chose de plus dans l'univers; de la matière, de l'énergie : et cela ruine l'idée que dans un système fermé l'énergie totale se conserve.

La même remarque vaut naturellement, dans l'autre sens, pour le moment de ma disparition, en 2017. Les deux feuillets successifs qui précèdent et suivent ma chute dans le trou de verre comportent la formation d'un trou d'énergie et de matière au moment de ma disparition.

Sans vouloir nier a priori la possibilité de telles boucles temporelles, il est intéressant de noter que les physiciens semblent s'intéresser aux possibilités physiques concrètes d'emprunter un trou de verre (disparition), mais ne s'intéressent guère aux possibilités physiques entraînant l'apparition soudaine de matière et d'énergie à partir de...rien.

Sur ces possibilités physiques nous pourrions avancer un argument de bon sens : nous n'avons jamais assisté à la disparition ou à l'apparition soudaine de quoi que ce soit, aussi l'idée que les boucles temporelles existent est à exclure. Cet argument ne vaut pas une pistache, comme on disait à l'époque de Galilée. D'une part nous ne sommes pas à l'abri de constater, demain matin, une apparition soudaine. D'autre part nous ne pouvons certainement pas prétendre connaître suffisamment l'univers pour affirmer qu'il est dépourvu de boucles temporelles.

Un argument de type logique pourrait avoir plus de consistance. Si le principe de conservation de l'énergie et celui de causalité sont constitutifs des théories qui génèrent la possibilité des trous de ver, alors il y aurait un paradoxe en admettant que les conséquences de ces théories détruisent ces principes même. Ce serait le paradoxe par lequel la phrase "je suis un menteur" n'a pas de solution logique.


De cette brève discussion il émerge quelques conclusions.

A mon sens nous avons vu que, si l'univers-bloc autorise en principe le "voyage" dans le temps, il en détruit en même temps la possibilité.

Si le voyage dans le temps est tenu pour possible l'univers-bloc est impossible; si l'univers-bloc est vrai le voyage dans le temps est impossible.

Nous pourrions imaginer une autre solution qui autorise quelque "déplacement" dans le bloc éternel des instants.

Si le temps est effectivement une illusion, rien ne nous interdit de penser que nous pouvons parcourir l'éternel dans un sens ou dans l'autre, vers ce que nous considérons le futur ou vers ce qui nous semble être le passé. En ce sens nous pouvons imaginer que la notre n'est qu'une lecture orientée du bloc-univers et que, comme pour une pellicule cinématographique, nous pouvons avancer vers la fin ou vers le début. C'est d'ailleurs une expérience que je conseille fortement, qui transforme aussitôt le plus sérieux des films en spectacle surréaliste, surtout si l'on accélère indument le temps à rebours. J'ai fait cela avec un bout du Titanic, il y a dix ans, et j'ai ri tellement que je m'en souviens encore.

Mais pourquoi cela nous fait-il rire?

Je dirais que le comique ne se dégage que grâce au fait que deux temps, deux flèches du temps opposées opèrent concomitamment. La notre, qui nous permet de dire que le film "avance", et celle qui se déroule sous nos yeux, qui nous dit que l'histoire recule. C'est de cette duplicité, de ce déphasage, de cette contrariété que naît la surprise. Vus à l'endroit les évènements se passent à l'envers.

Mais que serait un déplacement dans l'univers-bloc, vers le passé? Serait-il comique, par exemple?

J'imagine pouvoir inverser mon déplacement dans le temps en cet instant même. Hop! Et voilà que, plus je tape sur le clavier, plus les lettres disparaissent. Voilà que quand la tasse de café arrive à ma bouche le café sort de moi et la remplit. Voilà que l'eau qui est tombée par terre remonte et se verse gentiment dans la bouteille, qui se remet debout. Pourrais-je en rire, m'en étonner, me laisser surprendre?

Non. Car si chaque instant existe éternellement, l'état même de mon esprit est figé à jamais : je n'ai pas ri en tapant des lettres au début de cette page à 14h40; donc je ne rirais pas en remontant dix minutes en avant. Serais-je surpris de constater que l'eau vainc la force de gravité et qu'elle bafoue allègrement le principe d'entropie? Non ; pour que je sois surpris il faudrait que je puisse être extérieur à moi-même; il faudrait que je puisse exister à la fois dans l'instant T de 14h40 et dans un méta espace-temps dans lequel j'aurais la liberté de regarder cela en spectateur, en me souvenant que le futur s'est mué en passé, que l'univers va nécessairement vers un degré croissant de désordre. Comme devant le Titanic qui tourne à l'envers, il faudrait que je puisse en dehors des évènements et doté d'une flèche du temps propre.

A chaque instant de ce "voyage" nous serions comparables au personnage d'un film. Si Gérard, au début, ne sait pas encore qu'il tombera amoureux de Brigitte, en ces instants il ne le saura jamais : l'état de ses connaissances sur son histoire sera éternellement celui qui a été. Nous aurons beau jouer de la télécommande, inversant à loisir le temps, Gérard ne sera jamais que ce qu'il a été, que ce qu'il est, à chaque instant, éternellement.

La fixité et l'absoluité des instants dans l'éternité impliquent donc que toute notion de "voyage" est exclue. Même si nous étions capables d'orienter la flèche du temps en arrière, nous n'aurions jamais conscience de ce que nous faisons, de ce que nous "vivons". Aucune mémoire n'existerait qui se place dans un méta espace-temps et nous rende ainsi conscients de nos déplacements temporels.

Force est d'admettre alors la conséquence de cette idée : si nous vivons dans un univers-bloc nous n'avons aucune possibilité de savoir si notre temps avance régulièrement vers le futur, ou si nous ne sommes pas les victimes d'infinies saccades, d'inversions de marche : ni même si nous parcourons l'univers dans le bon sens.